le rêve éveillé

30 décembre 2013

Gibraltar

Publié par le rêve éveillé dans Non classé

Elle a vingt-deux ans, avec lui ils sont partis en Andalousie, l’aventure, le défi, partir la nuit, allez allons-y, un café au bar du coin, bagages chargés, fiat panda à bloc, ils prévoient de dormir dans la voiture, de se relayer, ils sont jeunes, amoureux, rien ne leur fait peur. Ils roulent, sans s’arrêter, l’Espagne, s’arrêtent à Grenade, puis la route se poursuit pour s’achever à Gibraltar… Là-bas, elle a une révélation, elle le lui dit mais il ne comprend pas bien, ça le dépasse, alors elle se tait et regarde cette mer, ces promesses, ce que tout cela peut représenter, elle se souvient, de la moiteur, des vapeurs de son enfance, de ses rêves qu’elle avait sur le sable, des regards qu’elle jetait par delà l’océan, se disant plus tard j’aurai trois enfants. Elle ne le sait pas ils n’en auront que deux mais tellement beaux, enfants de l’amour, mais ça elle ne le sait pas encore. Elle regarde, s’abreuve de cet horizon salvateur, cette ouverture vers l’infini, ce possible passage vers l’oubli… Mélancolique elle regarde et se retient de pleurer, cela l’émeut, tant de beauté, elle se tourne, le regarde, il ne voit pas son trouble, il est là, présent, avec elle, mais tout cela lui est étranger, comme une distance entre eux déjà. Ils repartent… Des années plus tard elle écoutera une chanson d’Abd al Malik « Gibraltar », qui dit tout cela, elle se sent enfin comprise, elle l’écoute sans cesse, pensant à cet instant magique de ces 22 ans, elle se dira qu’elle y retournerait plus tard, seule ou avec ses enfants, pour voir, pour leur montrer cette intensité qui fait les larmes à ses yeux monter… L’envie de rester la saisit, elle ne peut pas, ils doivent repartir, trouver un camping, voilà, c’est fait, elle a parlé, cette langue qui lui rappelle d’où elle vient, qui elle est, ils observent les gens boire leur café au lait concentré, ça la frappe ces coutumes, elle voudrait faire pareil, ils cherchent, le lait, le café, ils sont heureux, de rien, d’être eux, d’être deux…Ils poursuivent leur périple, Malaga; la féria, les petites danseuses de flamenco, elle trouve une bague en or par terre, aujourd’hui encore elle la porte, au pouce, vestige de ce bonheur qu’elle n’a pas su ou pu préserver, plongée dans le passé, dans ce voyage rempli d’amour, de simplicité, d’insouciance, de jeunesse étourdie… Les kilomètres parcourus, les chemins où ils se sont perdus, les cafés, bars, restaurants ouverts si tard, la vie, la vraie, les grillades de poisson, bord de mer, petit verre, leur peau bronzée, salée, a un goût éphémère, rester, mais non, il faut rentrer. Retour , aucun souvenir, leur appartement de l’amour, dans une tour, les fenêtres où elle guette son retour, le son de la voiture, reconnaissable, ces moments qui passent si vite qu’on les oublie mais qui reviennent, vingt ans après, ces instants de sérénité, l’impression d’avoir été, d’avoir aimé, d’avoir envisagé… Une mutation, un choix, il la suit, ils quittent leur région, enfin surtout lui, pour elle, assis sur une digue ils parlent enfants, elle se souvient, oui, un enfant, la mer toujours là, Gibraltar qui résonne dans son souvenir, Gibraltar, cette ville au fin fond de la nuit où pour une fois elle s’est sentie chez elle, elle, avec lui…

3 Réponses à “Gibraltar”

  1. Nab & Co dit :

    Très très beau texte.
    Quelle évocation …
    Bravo et merci. Je comprends beaucoup de choses à la lecture de celui-ci.
    Longue et belle vie
    Nab

    Dernière publication sur Clé des Brumes : S'Ombre et Lumineuse

  2. Tsangarakis Stephan dit :

    Bravo ! J aime bien la sérénité et simplicité qui se dégage de ce texte. on dirait un extrait de roman ….qui commence avant et continue . … peut être pourrais tu en écrire un ! . c est perso un de mes projets .

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